Mulhouse Istanbul à vélo

Jour 21

🇭🇺 + 85km (?)
 
Mon jour d’infidélité au Danube.
Les cimetières se suivent, de pays en pays.
Pour le cyclo-voyageur que je suis devenu, c’est un point de vie capital.
C’est là que j’ai l’assurance de me ravitailler en eau et de me rafraîchir.
Je remercie les defunts Helmut, Rút, Kristina, Divakara, Zoltan, Piroska et les autres pour leur accueil et cette collation salvatrice.
 
J’aime aussi demander aux vivants terrestres.
Sonner aux portes ou appeler par dessus la clôture est devenu un jeu au quotidien. Je m’efforce de dissiper rapidement la crainte du témoin de Jéhovah, vendeur d’encyclopédie, ou enfant illégitime qui réapparaît des années plus tard. Et je me demande si le tout réuni en une seule personne est possible.
 
Comme je montre souvent mes gourdes pour être compris rapidement, un pépé autrichien a cru que je voulais de l’essence et me montrait sa tondeuse à gazon. J’ai fait signe que non mais il insistait.
 
– Das İst farrad, keine benzin, danke. Nur wasser bitte.
– yo yoooo ! Et il prend un de mes bidons, se retourne puis se dirige vers son garage.
– drink wasser bitte !
– yoooo +des trucs mélodieux incompréhensibles, il attrape un jerikan d’essence.
– Nein nein nein, nicht micht sicht ! Hop hop ! Je dis n’importe quoi pourvu que je puisse l’arrêter, mais peu importe, je crois qu’il n’entend pas.
Je suis contraint de lui prendre la gourde des mains et je fais non non non avec l’index et lui montre le tuyaux d’arrosage.
– Wasser, nur gut wasser
– yooohooo ! Wasser ! Yooohooo !
– Wasser yooo ! Ich möchte wasser yoooo!
Et on éclate de rire.
Il me tape sur l’épaule.
 
J’en fais de même mais moins fort.
 
Il recommence mais j’esquive.
Je n’aurais pas dû.
Il semble se fâcher… et remplace ses yooohooo par des grrrrr de pas content.
 
Je lui montre alors mon épaule et fais signe de taper dessus encore un coup.
PAF il m’envoie une rafale de phalanges sur l’omoplate et se remet à rire.
Il s’appelle Dietmar.
 
Sans doute l’appel de Budapest, mais depuis hier j’ai décidé de tracer tout droit vers la capitale hongroise.
Le fleuve des fleuves est possessif et jaloux. Il m’a fait payer cette infidélité en ouvrant devant mon raccourci, des routes nationales, des montées à n’en plus finir, des erreurs de trajets qui m’ont obligé à remonter en haut de collines, de trembler sur des tronçons d’autoroute, et à devoir pédaler en apnée à cause des nuées de moucherons saupoudrées devant moi.
 
64km qui en sont devenus presque 80.
Mais peu importe !
Le mariage entre la Peste et le Buda mérite bien sa réputation… et quelle fusion !
Un sage et une dévergondée, jolie promesse.
 
Je n’ai que longé le Danube et j’en prends plein les mirettes!
Les pistes cyclables font honneur à mon Cheval Bleu.
Ébaudissement a répétition,
 
Je souris,
Je ris,
Je chante du Elvis à tue-tête avec des paroles dignes de Garcimor, Sim et Albert Dupontel à l’écriture.
J’éclate de rire et m’engage à enregistrer ce tube de la rentrée dès demain.
 
J’attends mon hôte, Ági à la terrasse d’un bistrot dans une rue très arborée.
Toujours regarder le sens du vent avant de prendre place près de fumeurs… trop tard. À ma droite une locomotive à vapeur !
Un barbu, bras nus et totalement tatoués qui disparaît à chaque expiration derrière un nuage immense de fumée parfumée comme une adolescente vanillée qui va à sa première boum.
Le vent s’amuse en me coiffant de ces vapeurs persistantes, tantôt afro, tantôt mulet, tantôt Yul Brynner.
Deux verres d’orange plus tard Ági arrive depuis sa chorale et je m’époumone à monter mon vélo dans les 4 étages qui mènent à son bel appartement du style Haussmannien.
Je tente de ne pas montrer que je viens de perdre un poumon et 3 quadriceps… de quoi j’aurais l’air vu que je suis censé parcourir encore 2000 km et passer les Portes de Fer entre ma Roumanie et la Serbie ?
 
Àri est économiste malgré elle. Le système de points et d’orientation hongrois décide de filières à votre place. Elle aurait voulu vivre de l’art, de la poterie qu’elle maîtrise avec finesse mais ce n’est pas grave…
Ses enfants, tout comme les autres diplômés sont partis à l’étranger.
-ils partent tous et je pense le faire aussi : l’Autriche !
Nous parlons du féminisme, du carcan dans lequel sont encore les hongroises… de la liberté des femmes françaises… du deuil de son héros de père emporté dans un coma sans espoir… de pâtes en sauce aux champignons qu’elle nous a recahuffé…
 
Mais il ne reste plus que 5 heures avant le retentissement du réveil.
Bonne nuit Buda, bonne nuit Pest, bonne nuit Danube.